8 Mai 1945 — 81e anniversaire de la Victoire sur le nazisme
Bonjour et bienvenue,
Je tiens d'abord à vous remercier pour votre présence. Merci à M.Guillaume Gontard Sénateur, les Pionniers du Vercors, Mesdames et messieurs les maires de Lalley, Monestier du Percy et Clelles, Messieurs les représentants des associations patriotiques, Mesdames messieurs les représentants de la famille de Marius Desserre.
J’excuse Madame Marie Noëlle Battistel députée, Mr Jacques Adenot, Président du Parc naturel régional du Vercors, le Major Recorbet de la gendarmerie de Clelles , Jo Ramel.
Mesdames et messieurs, chers amis,
Depuis 36 ans, à l'initiative de notre commune, nous nous retrouvons chaque année en ce lieu, le dimanche suivant le 8 mai. Un lieu chargé d'histoire et de mémoire, au cœur de cette forêt qui fut d'abord un refuge pour les maquisards, avant de devenir le théâtre d'affrontements d'une violence terrible. Nous venons ici pour ne pas oublier. Pour honorer le courage et le sacrifice de ces hommes, de ces femmes, de ces jeunes gens qui ont choisi la résistance au péril de leur vie, afin que nous puissions vivre libres — aujourd'hui et demain. Car c'est bien ici, à Esparron, que l'histoire a laissé ses traces les plus profondes :
« Dès l'automne 1940, l'ermitage accueillait deux cents jeunes des Chantiers de la Jeunesse, venus travailler la forêt et forger leur corps. Mais avant même la dissolution officielle de ces Chantiers, en juin 1944, Esparron était déjà devenu un refuge de la Résistance. Le 3 février 1944, à l'aube, sept cents soldats allemands — armés d'automitrailleuses et de mortiers — lancent l'assaut contre le camp C11 de l'AS-Vercors. Face à eux, trente jeunes hommes, dont seulement dix sont armés, placés sous le commandement du chef Grange. Pris par surprise, le
dispositif d'alerte ayant failli, ils n'ont d'autre choix que de se replier. L'un d'eux, Charles Yves Bassinet-Dufour, tombe en les couvrant de sa retraite. Les soldats allemands, maîtres du terrain, incendient les bâtiments. Grange entraîne ses hommes vers le mont Aiguille. Marius Desserre est
tué. Michel Fissore sera déporté en novembre 1944. »
C'est à leur mémoire que nous sommes rassemblés ce matin, ce ne sont pas que des noms gravés sur un monument mais des personnes bien réelles, toujours présentes dans nos pensées, dont les vies ont été données ou prises durant cette période si sombre de la deuxième guerre mondiale.Mais nous sommes là aujourd'hui le 10 mai 2026 pour commémorer cet évènement et nous rappeler combien la liberté est fragile et comment des hommes et des femmes ont résisté et donné leur vie en désobéissant à un système qu’il ne croyait pas.
L’actualité nous oblige à avoir un regard nouveau sur la memoire.
Mais commémorer ne suffit pas. Commémorer sans comprendre, c'est honorer des morts sans protéger les vivants. Alors permettez-moi, ce matin, de convoquer parmi nous un poète. Un homme qui savait regarder l'histoire dans les yeux sans ciller. Jacques Prévert. En 1955, dix ans seulement après cette victoire que nous célébrons, Prévert écrit « Étranges Étrangers » poème dont la résonnance avec aujourd’hui est troublante, Que je vous invite à Écouter:
Étranges étrangers https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00017642/jacques-prevert-etranges-etrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians¹ de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus²
tiraillés et parquésau bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez
Jacques Prévert 1955
Ces vers ne sont pas un bel ornement poétique. Ils sont un rappel réel, historique, irréfutable. Parmi ceux qui ont libéré notre pays, parmi ceux dont « les corps sont dans la boue de ses fossés », se trouvaient des centaines de milliers d'hommes venus d'Afrique, du Maghreb, des Antilles, du Sénégal, du Maroc, d'Algérie. L'Armée d'Afrique, les tirailleurs sénégalais, les goumiers marocains. Ils ont débarqué en Provence en août 1944. Ils ont traversé les Alpes. Ils ont libéré Lyon, Marseille, Toulon, Strasbourg. Et quand la victoire est venue, on leur a demandé de rester en retrait lors des défilés. On a blanchi les rangs pour les actualités cinématographiques. Prévert le savait. C'est pour cela qu'il écrivait.
« Vous avez votre place au soleil de Paris, au soleil de la France. »
Alors pourquoi lire Prévert aujourd'hui, en 2026 ? Parce que ces « étranges étrangers » ont des petits-enfants. Et ces petits-enfants — qui sont français, qui sont nés ici, qui étudie ici, qui travaillent ici, qui aiment ici — sont chaque jour désignés comme un problème, comme une
menace, comme une idée que l’Autre restera toujours Autre .
Et cette désignation ne sort pas du néant. Elle est fabriquée. Orchestrée. Diffusée. Amplifiée. Par des médias qui appartiennent aujourd'hui à un seul homme : Vincent Bolloré. CNews, Europe 1, Le JDD, Valeurs Actuelles, Le Figaro en partie. Un empire médiatique aligné sur une seule ligne
éditoriale : la peur de l'autre, le rejet de l'étranger, la stigmatisation des personnes musulmanes et des personnes racisées.
Sur CNews, on compare des êtres humains à des « flux » à « tarir », à un « grand remplacement » — une théorie née dans les cercles néo-nazis américains. On y présente l'immigration comme un invasion. On n'y est jamais étrange. On y est toujours étranger. Toujours menaçant. Ce vocabulaire n'est pas anodin. Il prépare les esprits. Il normalise la haine. Il rend acceptable l'inacceptable. Et il y a un mot pour cela : c'est de la propagande.
Prévert écrivait à une époque où l'on sortait tout juste du fascisme. Où les affiches antisémites étaient encore fraîches sur les murs. Où le souvenir des rafles était dans toutes les mémoires. Et il choisissait, lui, de dire : vous êtes de notre peuple.
Non pas par naïveté. Non pas par idéalisme vague. Mais parce qu'il avait regardé l'histoire en face. Il savait que la barbarie commence toujours par les mots. Par « eux ». Par « les autres ». Par l'étrangeté rendue monstrueuse.
Ce que nous commémorons aujourd'hui, c'est précisément la victoire sur ce mécanisme-là. Sur la déshumanisation organisée. Et si nous permettons que ce mécanisme reprenne droit de cité — dans les studios de télévision, dans les colonnes des journaux, sous les ors des plateaux — alors nous trahissons les morts que nous prétendons honorer.
La liberté de la presse est un bien précieux. Elle a été conquise au prix du sang. Mais la concentration des médias entre les mains d'un seul actionnaire idéologique n'est pas de la liberté de presse. C'est le rachat de la parole publique. C'est l'achat du consentement.Nous avons une responsabilité collective : celle de ne pas laisser réécrire l'histoire.
De rappeler que les tirailleurs qui ont libéré nos villes et villages méritent la même reconnaissance que n'importe quel soldat français. De rappeler que la France a toujours été ce qu'elle est au fond : ,un pays de métissage, de diversité, une nation construite par des milliers de peuples qui ont choisi de vivre ensemble.
Résister à la haine aujourd'hui, ce n'est pas faire de la politique. C'est faire de la mémoire — pour que l'histoire ne se répète pas, pour que la paix demeure. C'est honorer, pleinement et fidèlement, ceque nous commémorons ce matin.
Vive l’Europe libre, Vive la République,
Vive la France — toute la France, contre le fascisme, hier comme demain.
En hommage aux soldats français et de toutes origines tombés pour la libération,
à Jacques Prévert, témoin lucide,
et à toutes celles et ceux qui refusent l'oubli au nom de la liberté , égalité, fraternité.
Sabine Campredon -Maire de Le Percy
Pour le Conseil Municipal
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